Entrevue avec Okabayashi Sensei, fondateur et directeur du Daito Ryu Hakuho Kai, et Rod Ulher qui lui servait d'interprète.
(Nous tenons à remercier infiniment Okabayashi Sensei et Rod Uhler d'avoir pris le temps de nous accorder cette entrevue.) Cette entrevue est destinée à des fins de lecture seulement. Elle ne peut être reproduite ou réutilisée dans un autre forum public sans l'autorisation du Dojo Koryukan et du Hakuho Kai.
Sensei, quand et où êtes-vous né?
Je suis né le 27 juin 1949 à Ashia, au Japon.
Quand avez-vous commencé à pratiquer les arts martiaux?
J'ai commencé à m'entraîner au Shito Ryu Karaté lorsque j'avais 15 ans et j'ai pratiqué ce style pendant environ 6 ans.
Quand avez-vous commencé à pratiquer le Daito Ryu Aiki Jujutsu?
J'avais environ 21 ans lorsque j'ai commencé à m'entraîner avec Takuma Hisa Sensei. C'était donc en 1970.
Pourquoi avez-vous cessé de pratiquer le karaté et comment avez-vous commencé votre pratique du Daito Ryu?
J'ai eu une altercation avec un homme de Yakuza. J'étais sorti un soir avec ma copine et il a commencé à être impoli avec elle. Je suis intervenu et lui ai demandé d'arrêter, après quoi il a commencé à être agressif et à m'attaquer avec un bokuto. Comme je pratiquais le karaté, j'étais très fort avec mes poings et je savais que je pouvais causer des blessures sérieuses si je le frappais, mais je ne voulais pas le blesser gravement, alors tout ce que j'ai fais, c'est bloquer ses attaques au bâton avec mes bras. à la fin, il finit par abandonner et à me laisser tranquille. Par contre, après cette bagarre, mes bras étaient enflés et m'ont fait mal pendant deux mois. Suite à cet incident, j'ai beaucoup réfléchi: et si ça avait été une épée plutôt qu'un bâton, j'en aurais perdu mes bras! J'ai donc commencé à chercher un art martial qui pourrait m'apprendre à combattre et défaire une épée. Après environ un an de recherche, j'ai rencontré le groupe de Hisa Takuma Sensei. J'ai trouvé que ce qu'ils pratiquaient était très intéressant, Hisa Sensei avait des techniques traditionnelles, alors je lui ai demandé si je pouvais étudier sous sa supervision. Il a accepté et j'ai commencé mon entraînement.
Combien de temps avez-vous pratiqué avec Hisa Sensei?
J'ai pratiqué avec lui jusqu'à la fin des années soixante-dix, jusqu'à ce que Hisa Sensei s'affaiblisse et que son fils lui demande d'emménager avec lui à Tokyo pour qu'il puisse s'en occuper.
Comment était votre pratique avec Hisa Sensei?
Avec le temps, Hisa Sensei est devenu plus faible et il ne pouvait plus bouger correctement. Alors il enseignait en parlant et en expliquant comment exécuter les mouvements et en faisant de lentes démonstrations. Les élèves seniors de Hisa Sensei et moi avons donc créé ce qui est maintenant connu sous le nom du Takumakai et nous pratiquions les techniques sous la supervision de Hisa Sensei. La pratique était bonne et nous travaillions fort. Par contre, en même temps, je sentais qu'il y avait quelque chose qui manquait dans les mouvements, qu'il y avait des éléments qui n'étaient pas là. J'ai réprimé ces pensées et continué mon entraînement. Après cette période, Hisa Sensei a déménagé à Tokyo selon la volonté de son fils qui voulait en prendre soin. Lorsque cela s'est produit, j'étais prêt à abandonner la pratique. J'ai donc été voir Hisa Sensei pour lui demander la permission d'arrêter. Lorsque je lui ai expliqué ma pensée, il m'a dit : ' non. Tu dois continuer à pratiquer, je vais te présenter à un très bon professeur ', et il m'a écrit une lettre de recommandation pour aller rencontrer Takeda Tokimune Sensei à Hokkaido.
Quand avez-vous reçu votre kyoju dairi de Hisa Sensei?
Je l'ai reçu en 1976.
Donc, suite à la recommandation de Hisa Sensei, vous avez été pratiqué avec Takeda Sensei?
Effectivement. Je me suis rendu à Abashiri, à Hokkaido, pour suivre les enseignements de Takeda Sensei. De lui, au début, j'ai appris les techniques de base, le shoden. Le Takumakai ne possédait pas ces techniques, on pratiquait davantage les waza avancés.
Quand avez-vous rencontré pour la première fois Takeda Sensei?
Il y a 25 ans, c'était donc en 1977.
Donc, à ce moment, vous faisiez partie du Takumakai?
Effectivement. Parce que j'y avais été pour étudier avec le Soke (Takeda Tokimune Sensei) avec la recommandation de Hisa Sensei, dans la mentalité japonaise c'était comme d'apprendre de deux professeurs en même temps. J'ai pris le shoden waza et l'ai ramené au Takumakai.
Comment était votre entraînement avec Takeda Sensei?
J'étais en bonne forme à l'époque parce que j'avais fait beaucoup de ski et jouait beaucoup au soccer. Bien que je me sentais fort, je me suis quand même mis sur un programme de 100 jours avant d'aller voir Soke (Takeda Sensei) pour me préparer à pratiquer avec lui. Lorsque j'ai été le voir, j'ai été chanceux car il venait de démissionner de son emploi tout juste avant mon arrivée. Nous avions un entraînement à deux le matin, de 5 heures du matin à 8 heures, puis une pause jusqu'au midi, puis une autre séance à deux après le dîner jusqu'en soirée. Puis il y avait un cours de soir avec d'autres élèves. Le premier matin, je suis arrivé au dojo à 5hres et Sensei était déjà présent. Donc le deuxième jour, j'ai décidé d'arriver 15 minutes plus tôt, à 4h45, pour y être avant Takeda Sensei. Comme de fait, je suis arrivé au dojo à 4h45 et Soke était déjà là. Donc, le jour suivant, je me suis présenté à 4h15 afin d'arriver avant Soke, j'en retirais une certaine fierté. Par contre, je suis arrivé à 4h15 et Soke était encore là avant moi. Je ne savais pas pourquoi, mais cela s'est poursuivi jusqu'à ce que nous commencions à nous entraîner à 3h du matin. à un certain moment, la femme de Takeda Sensei est venue me voir et m'a dit: 'tu ne peux pas arriver au dojo avant Soke, il a besoin de ce temps pour s'entraîner et c'est le seul moment où il peut pratiquer par lui-même avant d'enseigner. '
Lorsque je pratiquais avec Soke, je n'avais jamais le droit de le projeter ou d'effectuer une technique sur lui, j'étais toujours le uke, dans nos pratiques à deux. Takeda Sensei m'a enseigné en me faisant subir les techniques sans arrêt. C'était très difficile pour moi au début, pouvez-vous être uke pendant une heure? Un à un? Mais c'était trois heures le matin et encore après le dîner! En soirée, Soke avait un cours avec d'autres élèves, et je pouvais pratiquer et essayer les techniques que j'avais apprises durant la journée avec Soke sur d'autres élèves.
Après le troisième jour avec Takeda Sensei, j'ai commencé à ressentir les effets de l'entraînement, parce qu'il était très dur puisque j'étais le uke. Mais même si j'étais très fatigué, j'ai décidé que j'étais là pour apprendre et j'ai persévéré et en une courte période de temps, je me suis habitué à ce type d'entraînement. En pratiquant avec Soke, on m'a donné la permission d'enseigner les techniques du Takumakai jusqu'au niveau nikkajo, soixante techniques
À ce moment, nous étions environ 15 élèves au dojo de Soke. Quelques-uns des noms connus étaient: Arisawa Sensei, Kato Sensei et Saito Sensei. Le sempai était Akimoto Sensei qui décéda à l'âge de 85 ans.
Pendant combien d'années vous êtes-vous entraîné avec Takeda Tokimune Sensei?
13 ans.
Sensei, vous avez aussi appris le Ono Ha Itto Ryu de Takeda Sensei?
Effectivement. J'étais une des six personnes à qui Soke avait appris le Itto Ryu. Il choisit de ne l'enseigner qu'à des gens de coeur car à travers le kenjutsu, on peut mieux comprendre le jujutsu.
Quand avez-vous reçu vos certifications de Soke?
J'ai reçu ma certification de shihan en Daito Ryu et de menkyo en Ono Ha Itto Ryu en 1985 de Takeda Sensei.
Sensei, comment le Hakuho Kai est-il né?
Lorsque je pratiquais avec Hisa Sensei, je sentais qu'il y avait des mouvements corporels plus anciens derrière les techniques. Et lorsque je pratiquais avec Soke, j'ai vu qu'il ne faisait absolument aucune sorte de pivot et ne bougeait toujours qu'en ligne droite, plusieurs de ses élèves effectuaient des pivots et des cercles et n'exécutaient pas les techniques de la manière que Soke les faisait. Par exemple, plusieurs sautaient ou s'élevaient dans ippon dori au lieu de libérer (Sensei fait la démonstration). à force d'observer Soke, je savais qu'il manquait quelque chose, j'ai suivi avec attention la manière dont Takeda Sensei se déplaçait et j'ai approfondi les techniques. à l'époque, j'étais avec le Takumakai et j'enseignais ces choses dans mon propre dojo affilié. Avec le temps, c'est devenu une situation difficile parce que d'autres personnes effectuaient et enseignaient les techniques d'une autre manière, et n'avaient pas la même conception que moi. Même avant que Takeda Sensei ne décède, il y avait déjà des conflits à propos du successeur de Soke et à propos de cette certification et de celle-là. Takeda Sensei ne voulait pas se mêler de tout cela et ne voulait pas que je ne m'en mêle non plus. Il me dit de rester loin de toute cette politique et me dit d'aller de l'avant par moi-même et de ne pas rester avec une organisation. Il voulait que j'enseigne les techniques qu'il m'avait montrées. Avec cet encouragement, j'ai fondé le Hakuho Kai.
Sensei, comment avez-vous approfondi les techniques et développé votre méthode d'enseignement?
J'ai observé attentivement comment Soke se déplaçait, il se déplaçait toujours en hitoemi, une ligne. J'ai aussi regardé de vieux portraits de bushi, leurs corps étaient aussi toujours disposés dans une position de hitoemi parce que c'était comment ils se déplaçaient. J'ai lu des vieux livres d'histoire à propos de la vie dans le Japon médiéval et comment les choses se faisaient à l'époque. à travers tout cela, je n'ai rien trouvé de particulier, mais il y avait des indices ici et là. Puis, lorsque j'approfondissais les techniques, nous avions des photos (les photos du Asahi News qui avaient été prises par Hisa Takuma au moment où Takeda Sokaku y enseignait) du début et de la fin de la technique, mais nous ne pouvions pas en faire fonctionner quelques-unes. Je me suis demandé pourquoi certaines techniques ne fonctionnaient pas. Alors, en appliquant mes connaissances que j'avais apprises de Soke et de mes propres recherches, j'ai appliqué le Hitoemi et les principes de la gravité et j'ai réussi à rendre les techniques efficaces et efficientes.
Sensei, que veut dire 'Hakuho Kai' et pourquoi avez-vous choisi ce nom?
Traduit, 'Hakuho' veut dire 'phoenix blanc'. Vous savez, dans l'histoire du Japon, il y avait plusieurs périodes différentes, comme l'ère Edo, l'ère Meiji et ainsi de suite Si l'on remonte le cours de l'Histoire, il y eut une époque appelée 'Hakuho'. C'était l'époque où les Japonais ont décidé de bloquer toute influence de l'extérieur, c'était une époque où les Japonais défendaient la culture japonaise des influences extérieures. Je veux préserver le Daito Ryu dans sa forme traditionnelle et conserver les anciens mouvements des bushi qui sont à l'origine des techniques, et de ne pas laisser les mouvements corporels modernes venir les influencer. Voilà pourquoi j'ai choisi le nom Hakuho Kai.
Comment était Hisa Sensei en tant qu'individu?
Il était une personne très intéressante. Il aimait essayer beaucoup de nouvelles choses. Par exemple, il a appris à piloter un avion et à jouer au golf avant que ça ne devienne populaire. Il aimait profiter de la vie et c'était une très bonne personne.
Comment était Takeda Tokimune Sensei en tant qu'individu?
Il avait un très grand coeur. Après la guerre, Soke a été policier et plus tard un détective. Il était une personne très méfiante, toujours méfiant à l'endroit de tout le monde, alors ça doit l'avoir aidé pour être un bon détective. Il a probablement hérité ces traits de son père, Takeda Sokaku.
Est-ce que Soke parlait beaucoup de son père? A-t-il conté plusieurs histoires?
Soke n'a jamais appelé son père 'père', il s'y référait toujours comme Takeda Sokaku. Il ne pensait pas beaucoup à lui comme d'un père. Lorsque Soke avait 10 ou 11 ans, Takeda Sokaku avait presque 70 ans. Soke appris le kenjutsu de sa mère jusqu'à l'âge de 5 ans et ensuite de son père. Takeda Sokaku l'entraîna très fort, il n'avait pas de techniques à enseigner spécifiquement aux enfants. Il demandait à Soke de l'attaquer avec un sabre, il désarmait Tokimune et le sabre était envoyé loin dans la neige. Donc à 5 ans, Soke devait aller trouver son sabre dans la neige avec ses mains nues, le ramasser et attaquer à nouveau son père. Puis, l'épée était renvoyée dans la neige et cela était répété continuellement. Ceci n'est qu'un exemple comment Takeda Sokaku traitait et entraînait son fils. Il était difficile pour Soke de le voir comme un père. Un jour, Takeda Sokaku dormait et Soke voulait le recouvrir d'une couverture pour le garder au chaud. Sokaku, toujours en état de pleine conscience de son environnement, même durant le sommeil, prit son poignard et faillit poignarder Soke en plein coeur juste au moment où Soke allait lui mettre sa couverture. Soke a tout juste eu le temps de faire un pas de côté, de se retirer de la ligne et le poignard qui allait le frapper au coeur le frappa à l'épaule. Par la suite, Takeda Sokaku réprimenda sévèrement son fils. Il lui dit : ' quel genre de fou es-tu? Tu ne devrais jamais t'approcher de façon insouciante de quelqu'un par surprise, c'est de ta propre faute si tu t'es fait poignarder; si tu avais été pleinement conscient, je ne t'aurais pas poignardé! ' C'était le genre de personne que Takeda Sokaku était, donc sûrement que cela a eu son effet sur Soke. C'est pourquoi il ne le voyait pas comme son père.
Est-ce que Soke utilisait le classement des dan lorsqu'il enseignait?
Oui, Takeda Sensei utilisait le système de classement des dan qui venait à l'origine du judo. Il a aussi donné d'autres certifications telles que le menkyo et shihan que je possède d'ailleurs. Takeda Sensei a aussi donné deux kyoju dairi, une à Suzuki Sensei et une à Minamo Sensei, qui sont tous les deux décédés. Lorsqu'il desservait ses rangs de dan, en réalité Soke n'en a jamais accordé un supérieur à la 5ème.
Sensei, est-ce que le classement par dan est utilisé dans le Hakuho Kai?
Oui, nous employons le système des dan. Il est important de noter que la permission d'enseigner n'est pas la même que de posséder un rang. Dans le Hakuho Kai, on doit posséder un grand coeur et de bonnes intentions pour pouvoir avoir la permission d'enseigner.
Sensei, combien de dojos du Hakuho Kai existe-t-il?
Voyons voir, il y en a trois en Italie, un en Angleterre, trois aux états-Unis, un au Canada et quatorze au Japon, dans les régions d'Osaka et de Fukuoka. Cela fait donc quatre en Amérique du Nord, quatre en Europe et quatorze au Japon. Cela fait en tout 22 dojos et environ 420 praticiens. Je suis content que tous nos membres soient de bons et simples gens qui ont le bon esprit du samurai.
Merci beaucoup Sensei, et merci beaucoup Rod pour cet excellent travail de traduction.
Merci.
Il était maintenant temps pour nous d'amener Okabayashi Sensei et Rod et de leur faire découvrir la ville de Montréal. Nous les avons remercié, lui et Rod Ulher, son assistant et interprète, pour le temps qu'ils nous avaient accordé.
Cette entrevue est destinée à des fins de lecture seulement. Elle ne peut être reproduite ou réutilisée dans un autre forum public sans l'autorisation du Dojo Koryukan et du Hakuho Kai
